samedi 6 février 2016

Olivier Roy et Alain Chouet, deux lectures pour comprendre "la jihadologie"


C'est la rentrée des libraires. L'actualité croule sous l'Islamomania éditoriale, avalanche de témoignages émouvants ou effrayants et d'analyses hâtives: Google livres propose pas moins de 390 000 titres sur le « jihad ». En jihadologie comme ailleurs, méfions nous des imitations.
Une page de publicité s'impose.

Sur l'Islam des lumières, il faut lire les savants de l'histoire « historique » : Mohamed Arkoun, Jacqueline Chabbi, Mohamed Talbi, Malek Chebbel, Hicham Djaeït, Abdelwahab Meddeb, Hamadi Redissi... Hélas, leurs ouvrages ne sont pas faciles à dénicher. À la Fnac et chez Auchan, on trouve en tête de gondole les déclinaisons alambiquées des thésards coureurs de plateaux télé dont Filiu et Kepel sont d'acceptables pis-aller.
Sur la sanglante Arabie Saoudite « un royaume des ténèbres » fustigée par René Naba, les récits de voyageurs francophones sont rares. L'ethnologue Thierry Mauger, le journaliste Stéphane Marchand portent des regards contemporains sur les mœurs d'une population qui n'a guère évoluée depuis les saisissants articles d'Albert Londres « Pécheurs de perles » écrits en 1931.
Prémonitoire, « Les dollars de la terreur » de Richard Labévière publié en 1999 reste la référence incomparable.

Du même tonneau, deux autres auteurs s'écartent des sentiers battus.

Si vous détestez l'intello salonnard en chemise blanche, vous apprécierez Olivier Roy, routard aux pieds nus en quête permanente d'une rencontre. C'est un bourgeon de l'esprit soixante huitard qui s'est épanoui tout en restant au fond de lui même un peu gauche et légèrement prolétarien. Universitaire par hasard et polyglotte par nécessité, il a toujours eu la bougeotte. Déjà en 1968 , alors que les étudiants parisiens estivaient sur le Larzac ou allaient couper la canne à sucre sur l'île de la jeunesse à Cuba, il traçait la route vers l'Asie. Mais au lieu de prolonger comme tout le monde l'auto-stop jusqu'à Katmandou, il s'est perdu en Afghanistan. Il n'en n'est plus sorti depuis ; sauf épisodiquement pour assurer quelques enseignements alimentaires aux quatre coins du monde et revenir se ressourcer dans son Calvados Normand.
Il n'y a pas un coin d'Iran, d'Afghanistan, de Tadjikistan, de Turquie.... où il ne se soit assis en tailleur pour perdre intelligemment son temps. Plus de quarante années d'observations et de dialogues avec des milliers de gens, souvent dans des conditions extrêmes de confort et de sécurité. L'accumulation de son expérience anthropologique lui vaut d'être devenu un savant universellement respecté pour son regard sur l'islam.
« En quête de l'Orient perdu » raconte l'épopée instructive et plaisante de ce fabuleux parcours personnel. Mais ce n'est pas parce l'auteur se la joue modeste qu'il faut négliger la pertinence de ses oracles qui ne se limitent d'ailleurs pas à l'Asie Centrale. L'islam de France, il connait aussi. Celui de Dreux où il réside depuis toujours : ville frontiste à qui d'aucuns prédisaient un sort à la Kaboul.
L'appétence gourmande de Roy pour les situations complexes et les décryptages astucieux tranche agréablement avec la sinistrose des télé-jihadologues.
Mais surtout, lorsque ce Directeur de recherche au CNRS, universitaire européen en Toscane, auxiliaire du quai d'Orsay, moniteur à la « piscine »...assène que l'islamisme est en déclin, que les convertis français au jihad en Syrakie ne tarderont pas à revenir chez papa maman dépouillés de leurs illusion, alors on est bigrement tenté de le croire et par les temps qui courent, ce bouquin qui tourne le dos à la peur fait du bien derrière les lunettes.

Certes, il manque à Olivier Roy d'avoir labouré les pays arabes mais il ne pouvait pas être partout. D'autres l'ont fait à sa place, déguisés en diplomates, en touristes ou en voyageurs de commerce.

Alain Chouet est un maître espion qui a passé trente ans à la DGSE, scrutant et analysant les faits et gestes des barbus enturbannés.
Depuis qu'il est à la retraite, il écrit pour inlassablement expliquer que le terrorisme  islamiste n'est pas ce que raconte la presse pressée mais que la réalité de l'Orient compliqué est bien plus simple. Subsidiairement il proclame aussi avec assurance que les hordes d'égorgeurs ne vont pas déferler sur la France au prochain week end de la Toussaint.
Son livre majeur, « Au cœur des services spéciaux » rassemblent des entretiens avec Jean Guisnel, un journaliste familier des questions de défense. L'ouvrage est singulièrement précis. Dans le métier qu'il a exercé, en arabe ou en français, il n'y avait pas de tolérance pour l'approximation et la fantaisie. L'argumentation est étayée, les circonstances décrites avec des adjectifs appropriés et la traduction ne laisse aucune place à l'interprétation. Expressions méthodiques et scrupuleuses, écriture de haute couture, jamais la sombre histoire des mouvements terroristes orientaux n'avait été décrite avec autant de netteté.
Bien entendu, nul scoop ni révélation car un espion reste secret jusqu'à la tombe, mais on sent la jubilation de l'ancien haut fonctionnaire d'être enfin libre de pouvoir dire ce qu'il pense. Le petit monde du renseignement n'est pas peuplé de bisounours; alors on imagine que lorsque pendant des décennies on a professionnellement été contraint de serrer des mains sales et de faire des risettes à une ribambelle de salopards, ça fait du bien de se lâcher.
« Au cœur des services spéciaux » n'est pas un manuel d'espionnage, c'est surtout un cours magistral de géopolitique orientale qui met notamment à jour les gesticulations meurtrières des guignols salafistes et de leurs marionnettistes saoudiens.

Publiés avant les attentats de Paris les deux ouvrages de Roy et de Chouet offrent chacun une lecture sereine et documentée des fondamentaux de la « jihadologie », ils permettent aussi de renouer avec l'espoir raisonnable qu'une coalition déterminée parviendra sans peine à éradiquer le mal qui ronge le monde. Vivement qu'elle se décide enfin !


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