lundi 28 décembre 2015

Ici on est chez nous !


Ici on est chez nous ! 
Hurlent les manifestants à Ajaccio. 
Nombre d'entre eux sont les petits enfants de ceux qui scandaient ce même refrain dans les rues d'Alger il y a soixante ans. Finalement, il aura fallu bien peu de temps à ces réfugiés rapatriés pour se sentir chez eux chez nous.

Ici on est chez nous
(comme disent les Israéliens, les Hutus, les Daechiens...)

Dégage, t'es pas de la bande, casse toi tu pues...
(Laisse béton !)

Retourner mais où ?
De là d'où tu viens. D'chez les tiens pardi : les bicots, les crouilles, les melons...Choisis de déchoir volontairement, nationalement.

Mais je suis né ici, mon père et mes grands-pères...
C'est pas parce que l'on nait français que l'on est français.

Avant ?
Par ordre antéchronologique : Tunisie, Maroc, Andalousie, Yémen ou Zanzibar mais cela, je ne peux pas l'affirmer.
Ma famille se serait convertie à l'islam vers 730. Possiblement qu'auparavant nous étions chrétiens ou juifs...La souche est enterrée si profond qu'il est difficile d'en dégager les racines.
Tu m'embrouilles.

Du coté de ma mère ?
C'est nickel, je peux vous garantir et certifier documents à l'appui la gallo romanité de la lignée depuis le règne de Charles le Bel. Dire que tous furent de pieux chrétiens, je n'irai pas jusque là, mais de loyaux patriotes assurément.

Bon tu peux rester, mais au moindre soupçon, c'est la publication de ta fiche S et le port du croissant vert au revers de ton veston.

Addendum:
Jacques Senti nait en Corse, République de Gênes il y a quatre cents ans. À l’âge de neuf ans il est enrôlé de force par des corsaires, puis vendu au Bey de Tunis qui en fait le compagnon de jeu de ses enfants. Jacques devient Mourad. À quinze ans il sait par coeur le Coran. Guerrier audacieux et diplomate habile, il succède à son maitre en 1613.

Mourrad Bey « El Corso » règnera jusqu'en 1631. 
Sa dynastie s’éteindra en 1702 par l’assassinat de Mourad III qui fût le plus sanguinaire et le plus impopulaire des monarques de Tunisie.


Tous les princes Mouradites seront exterminés à l’exception de quelques fuyards qui parviendront à prendre la mer pour aller se réfugier à Ajaccio où ils proliférèrent dans l'anonymat. Trois siècles plus tard leurs mauvaises manières conduisirent les autochtones exaspérés à les déchoir de leur nationalité d'asile afin qu'ils retournent en Tunisie, leur patrie d'origine.





mardi 8 décembre 2015

Tunisie "Le temps des assassins"


Après Paris martyrisé, Tunis vient de saigner. En centre ville un autocar rempli de gardes républicains a sauté. Quelques jours auparavant dans les montagnes, un jeune berger avait été décapité sous les yeux de son cousin chargé de rapporter la tête à la maison : dix kilomètres de marche tenant dans ses bras le sac en plastique... Effrayant. Le gamin a raconté son calvaire à la télévision devant la population sidérée.

Hélas, à parcourir le journal officiel de Dae'ch, l'ignominie ne fait que commencer. Les instituteurs aussi sont visés !
En réaction et par la peur attisée, la riposte « populaire » va sans doute s'organiser. Demain, de nulle part surgiront les milices de vigilants ; alors l'État de droit se métamorphosera en État de salut inique au prétexte de vouloir exterminer les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur.

Voici venu « Le temps des assassins ».
C'est le titre d'un ouvrage oublié de Philippe Soupault, salutairement ré-édité par Gallimard et qu'il est urgent de lire.
Parmi les surréalistes, Soupault fut le plus intransigeant de la bande à Breton et Aragon : anticonformiste, anti fasciste, anti impérialiste, anti stalinien...irréprochable en tous points.
Post mortem, il raconte une période révolue provisoirement il y a soixante dix ans.

Tunis 1942. La  Révolution Nationale  de Vichy métastase. Les colons et les fonctionnaires coiffent le béret de milicien. Le plus fidèle marin de Pétain, l'Amiral Esteva a été nommé Résident Général. Il est chargé de préparer l'offrande de la Tunisie aux troupes italo-allemandes
Les résistants sont une poignée. Philippe Soupault est l'un d'entre eux. Directeur à Radio Tunis, il est limogé, harcelé, assigné et finalement incarcéré.
« Le temps des assassins » est le récit de cette épreuve. Près de 500 pages d'une écriture dépouillée, palpitante et sincère. Singulièrement strictement réaliste.

Parmi les témoignages littéraires innombrables sur l'univers carcéral le regard de Philippe Soupault est l'un des plus éclairants.
Si vous n'avez jamais été en prison, allez y en fauteuil. Si vous y avez déjà été, vous y reconnaitrez la souffrance de votre humiliation: « ... humiliation dont on ne peut éliminer le venin. Humiliation qui est une couleur, une musique, une odeur, un contact....Une amertume dans la gorge, un vide dans les mains, une sueur au front »
Il croupira six mois dans le quartier Nord du pénitencier militaire de Tunis au milieu d'une bande hétéroclite de réfractaires à l'ordre hitleropétainiste.
Les cellules s'ouvrent une fois par jour sur une courette où complote la troupe de « dissidents » que les juges et les matons tentent en vain de soumettre. Il y a là rassemblés des bidasses malchanceux, des médecins, des commerçants, des étudiants, français, tunisiens, noirs et blancs, juifs, chrétiens et musulmans. Tous animés de la même obsessionnelle idée de résister. Soulpault est le plus âgé ; on devine le respect qu'inspire à tous le célèbre intellectuel parisien taiseux.

Car cette combativité est rare dans la France Vichysoise gouvernée par les profiteurs du malheur. Jamais, écrit Soupault, je ne pourrai oublier cette époque, celle du triomphe des médiocres. « Il en sortait de partout. Ils prenaient leur revanche. On les voyait s'installer, satisfaits, délivrés, étalés comme des ordures débordant les poubelles sur le trottoir. Une odeur de médiocrité montait de cette époque, une vapeur épaisse ...»

Magistrats et plaideurs corrompus, pitoyables de bassesse, ne sont pas de reste à l'exemple de Me Tixier-Vignancour qui fut sans doute le plus machiavélique des avocats fascistes.
À la prison de Tunis, il monnayait son influence auprès des pauvres bougres détenus qu'il rassemblait par paquet.
À la libération, le méprisable prendra éphémèrement la place de ceux qu'il rackettait avant de retrouver bien trop vite son cabinet. Plus tard, installé à Paris, il participera en 1959 avec son comparse Pesquet à la plus belle machination politique de l'époque : l'affaire de l'Observatoire. Cela ne l'empêchera pas de se présenter aux élections présidentielles de 1965 et d'avoir le culot d'appeler à voter au second tour contre de Gaulle, en faveur de François Mitterrand. 
Le directeur de la campagne électorale de Jean-Louis Tixier-Vignancour étant alors un certain Jean Marie Le Pen.

« Le temps des assassins » est le livre sombre de l'actualité prochaine.


Post scriptum : pour chasser ces idées noires, lisez aussi « Charlot » (Gallimard). Une œuvre antérieure au naufrage de la France, écrite en 1931 en noir et blanc devant l'écran sautillant d'un cinématographe par Philippe Soupault qui met Charlot en mots. Rencontre inoubliable de deux princes de la poésie. Un enchantement.
À lire aux enfants de dix à cent ans au coin du feu ou au creux de l'oreiller.