mercredi 15 mai 2013

Tunisie. Le trône ou le cachot.



De Tunisie, où la révolution teste les points de rupture de l’équilibre du système ultralibéral, parviennent des signes de défi à la gouvernance mondiale.
Ligne de démarcation entre l’orient arabe et l’occident latin, Carthage cherche à tâtons un modèle de gouvernance à la mesure de son Histoire. Depuis les élections de la Constituante, Président et gouvernement résistent aux influences étrangères et aux multiples traquenards dans lesquels tombent habituellement les hommes de pouvoir sans expérience.
Le pays reste en ébullition car la démocratie a ouvert la voie à toutes les remises en question. La révolution perdure avec sagesse, en quête d’un modèle politique vertueux. Les nouveaux caciques sont à l’écoute attentive de la rue car ils lui doivent leur libération ou la fin de leur exil. Ils savent que la vigilance populaire les protège des contre-révolutionnaires qui sont légions et des groupuscules islamistes et laïcistes instrumentalisés par les agents de l’argent.
Le pouvoir veut pacifier l’Etat, il cherche désespérément à réduire sa violence à la stricte observance de la légalité républicaine. Pas facile de rompre avec soixante cinq ans de torture institutionnalisée, de rééduquer trois générations de bourreaux ! Pas facile d’empêcher les pauvres diables désespérés de s’immoler ! Pas facile de regarder en l’air quand les magistrats dressés à la servilité, attendent pour juger, des consignes qui ne viennent plus. Récemment un tribunal a condamné à l’amende le directeur d’une chaine de télévision pour diffusion d’un film dans lequel Dieu prend la parole. Au nom de la liberté de parole de Dieu, l’ambassadeur des Etats-Unis a grondé la justice. L’Etat tunisien a protesté. Magistrats, diplomate US, ministère des affaires de l’ingérence étrangère, tous ont bien fait. Tempête dans un verre à thé ? C’est sans doute plus sérieux.
Le pain est une urgence mais si chacun veut conserver sa part, l’activité économique n’y suffira pas. Le couffin de la ménagère est chaque jour plus léger. La Tunisie est contrainte d’emprunter au Qatar à un taux dépourvu d’amitié. L’Algérie voisine et fraternelle soulage sans compter, la Libye n’est pas ingrate. L’Europe promet, les EU déçoivent. L’espoir le plus concret est attendu de Hollande.
Pourtant le pays tourne rond et les touristes reviennent. Les projets portent au rêve accessible d’un pays de cocagne avec Kairouan comme capitale, le Chott el-Jérid rendu à la mer, l’électricité solaire du désert à profusion offerte aux industriels, et les millions de m² à construire en première ligne de front de Méditerranée du pays le plus doux.
Mais la finance n’est pas convertie à l’audace, elle reste soumise aux conventions alors que le pouvoir politique s’en est affranchi.
Le premier mai, le Président tunisien a accordé une interview à Russia Today, chaîne de télévision d’information continue émettant à l’ombre du Kremlin en anglais, espagnol, italien et arabe. Marzouki a choisi de s’exprimer en anglais, langue qu’il pratique fluently, tout comme le français et l’arabe bien sûr. Son polyglottisme mérite d’être souligné car il est peu répandu dans cette catégorie socioprofessionnelle.
Peu banal aussi le journaliste avec lequel il a accepté de dialoguer en vidéoconférence. Julian Assange est l’homme qui a publié sur son site WikiLeaks les secrets diplomatiques des USA. Pour Washington, Assange c’est le Carlos de la toile, c’est kif kif Ben Laden rasé de près. L’homme vit caché à Londres, dans l’attente d’un sort judiciaire incertain. Moscou qui n’est jamais en retard d’une guerre froide, l’a engagé pour diriger l’émission « The World Tomorrow » de Russia Today.
L’entretien Marzouki/Assange est un document sans précédent non seulement par la stature hors norme des deux hommes, mais par les thèmes de l’échange qu’aucun leader arabe n’a jamais évoqués étant peu familiers des droits de l’homme et de la liberté de l’information. Marzouki a complimenté Assange pour son action, il lui a offert l’hospitalité de la Tunisie pour le cas où il chercherait une terre d’asile. Le Chef de l’Etat tunisien a ensuite dénoncé la double (im)posture des Etats-Unis : défenseur des droits humains et geôlier à Guantanamo. Ceci l’avait conduit il y a deux ans à refuser de se rendre à Washington.
Confessant avoir craint de perdre la raison dans l’isolement de la prison où l’avait jeté Ben Ali, Moncef Marzouki a dit sa difficulté d’assumer le renversement des rôles. Ecartant la vengeance, il a exprimé son mépris pour ceux « qui ont obéi aux ordres du dictateur» sans jamais penser à s’insurger ni même à se désoler. Au fil de l’entretien, on cherche en vain l’intention que dissimulent le discours et sa mise en scène. Le plus surprenant serait qu’il n’y en ait pas.
« Il y a deux endroits où une personne accède totalement à son authenticité : le trône et le cachot ». Cette remarque de Yasmina Khadra sonne juste à Carthage où les ors ne paraissent pas avoir altéré la spontanéité de Marzouki. Le Président étonne et détonne, il est resté fidèle à lui-même, singulièrement imprévisible. A l’image du peuple tunisien dont les aspirations pourraient bien rejoindre celles du club des BRICS.

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